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L'adaptation régionale des Êzîdî : une religion, de nombreux pays d'accueil

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Les Êzîdî vivent aujourd’hui répartis dans plus d’une douzaine de pays — depuis le cœur irakien autour de Lalîş et de Şengal, en passant par le Caucase (Arménie, Géorgie, Russie), jusqu’à la Syrie, la Turquie et la diaspora occidentale (Allemagne, Suède, Pays-Bas, France, Amérique du Nord, Australie). Leur foi est à cet égard identique par-delà les nations ; leur culture quotidienne s’est développée différemment selon le pays d’accueil. Cet article compare ce qui demeure partout identique et ce qui s’adapte régionalement — avec un accent particulier sur les communautés caucasiennes.

Remarque terminologique : les formes correctes sont Êzîdî / Yazidis ; l’ancienne forme « jézidique » devrait être évitée. La langue maternelle est le Kurmancî, souvent appelé Êzdîkî dans les communautés caucasiennes. Tawûsî Melek est le plus élevé des Sept Anges — jamais le « Diable ».

Thèse centrale : préservation du noyau, adaptation en surface

La religion des Êzîdî (Êzîdîtî) est, selon leur propre conception, supranationale et inchangée : partout s’appliquent le même Dieu créateur Xwedê (aussi Ellah), Tawûsî Melek en tant que plus élevé des Sept Anges et médiateur, le sanctuaire principal de Lalîş (nord de l’Irak) comme lieu de pèlerinage, la stricte endogamie et le système de castes (Şêx / Pîr / Mirîd). Ce qui diffère d’un pays à l’autre, ce n’est pas la foi, mais son ancrage culturel : la langue quotidienne, les plats de fête, la structure des professions, le degré d’adaptation à la société majoritaire et certaines pratiques adoptées. L’identité religieuse fondamentale reste le dénominateur commun, tandis qu’autour d’elle se sont formées des « enveloppes » régionales. Cette tension — préservation du noyau contre pression assimilatrice en surface — constitue le motif central.

Les régions en comparaison

Région Fêtes préservées Plats adoptés Langue Degré d’intégration Particularité
Irak (Şengal, Şêxan, Lalîş) toutes les fêtes sur le lieu d’origine : Cejna Cemaiyê, Çarşema Sor, Tawûsgêran cuisine kurde du nord de l’Irak (propre) Kurmancî (Behdînî) au quotidien faible (cœur historique) centre orthodoxe, siège du Mîr et du Baba Şêx
Arménie (Armavir/Aragatsotn) Çarşema Sor, Eyda Êzî aucune adoption spécifique attestée Kurmancî comme ancre identitaire moyen ; « coexistence conditionnelle » élevage transhumant ; siège parlementaire garanti ; temple Quba Mêrê Dîwanê (Aknalîç)
Géorgie (Tbilissi/Varketili) Çarşema Sor, Cejna Cemaiyê, Îda Êzî aucune attestée ; cuisine de fête géorgienne seulement présumée Kurmancî/Êzdîkî fortement menacé ; quotidien → géorgien/russe élevé (jeunesse urbaine) foulard dans le temple (adaptation orthodoxe) ; 3ᵉ temple êzîdî au monde
Russie/Ukraine coutumes caucasiennes-êzîdî contexte russe Kurmancî + russe moyen–élevé migration secondaire post-soviétique depuis l’Arménie/la Géorgie
Syrie (Afrîn, Cizîrê) Çarşema Sor, Cejna Cemaiyê cuisine kurde-syrienne Kurmancî (Kurmancî) faible–moyen fortement décimée/déplacée par la guerre civile
Turquie (Batman, Mardin) avant l’émigration : anatolienne-kurde Kurmancî (émigration presque totale) les coutumes perdurent surtout dans la diaspora allemande
Allemagne (~200 000) pratique des fêtes de diaspora dans les associations quotidien allemand Kurmancî + allemand élevé mélange des origines (Êzîdî de Turquie, d’Irak, du Caucase) qui se fondent
Caucase dans son ensemble (ex-soviétique) Newroz/Sersal avec Kuloçê serê salê vecteurs de la modernité culturelle kurde laïque (Rya Taze, Radio Erevan) version propre de Newroz avec objet porte-bonheur caché

Géorgie (accent sur Tbilissi / Varketili)

Préservé : l’indissociabilité de l’identité et de la foi, la stricte endogamie (est êzîdî uniquement celui qui a deux parents êzîdî), la double prière solaire, Lalîş comme sanctuaire principal, les fêtes propres Çarşema Sor, Cejna Cemaiyê et Îda Êzî. Le temple Sultan-Êzîd (Quba Siltan Êzîd, inauguré en 2015) à Varketili n’est que le troisième temple êzîdî au monde après Lalîş et Aknalîç.

Adopté du pays d’accueil (attesté) : le foulard des femmes dans le temple reflète la pratique de l’Église orthodoxe géorgienne. Une culture festive réciproque (invitations mutuelles à Pâques, au Ramadan et aux fêtes propres) comme coexistence vécue. Un changement de langue vers le géorgien/russe chez la jeunesse urbaine.

Langue : le Kurmancî/Êzdîkî est fortement menacé — enseigné uniquement dans le cadre familial et environ deux fois par semaine au temple/centre culturel, pas dans les écoles publiques. Particularité : les Êzîdî caucasiens étaient à l’époque soviétique les vecteurs d’une modernité culturelle kurde laïque (le journal Rya Taze à partir de 1930, Radio Erevan, le premier roman en Kurmancî d’Erebê Şemo, les alphabets kurdes latin et cyrillique).

Arménie (Armavir / Aragatsotn / Ararat)

Préservé : la plus grande minorité ethnique du pays, avec son propre siège parlementaire garanti ; l’élevage transhumant de moutons et de bétail (migration saisonnière vers les hauts pâturages de l’Aragats et des monts Gegham) ; la stricte endogamie et le système de castes ; les fêtes Çarşema Sor et Eyda Êzî. Le grand temple Quba Mêrê Dîwanê à Aknalîç (province d’Armavir) est consacré à Tawûsî Melek et aux Sept Anges.

Relation avec le pays d’accueil : historiquement particulièrement solidaire — des cavaliers êzîdî combattirent en 1918 à Sardarabad et à Bash-Aparan aux côtés des Arméniens. La coexistence est considérée comme pacifique, mais elle subit une pression assimilatrice. Les adoptions rituelles documentées sont moindres qu’en Géorgie ; les deux communautés partagent la modernité culturelle soviétique-caucasienne.

Les trois coutumes caucasiennes, proprement situées

1. Le pain porte-bonheur Kuloçê serê salê (propre aux Êzîdî, AUCUNE adoption)

Les Êzîdî de l’ex-Union soviétique (Arménie, Géorgie, Russie, Ukraine) confectionnent au début de l’année un pain de fête sucré — le kuloç / kiloç (à base de sept ingrédients : farine, lait, œufs, beurre/huile, sucre, entre autres ; apparenté au kade kurde). Dans la pâte est cuit un petit objet : correctement un morî (perle/bille) ou un bişkok (bouton), dans les descriptions populaires aussi une pièce de monnaie. Le pain se nomme Kuloçê serê salê (« pain du début de l’année »).

Lors de la découpe, les parts sont attribuées nommément aux membres du foyer et à des esprits protecteurs/saints (entre autres Xudanê Malê, Memê Şivan, Gavanê Zerzan, Xatûna Fexran, Şêxalê Şemsan). Celui qui reçoit la part contenant le morî obtient la dewleta salê — le bonheur et la prospérité de l’année. L’aîné trace en outre la xeta cot (sillon de charrue) dans le pain comme symbole de fécondité.

Mise en contexte : les Êzîdî comprennent cela comme leur propre forme caucasienne-soviétique de Newroz/Sersal, et non comme une adoption de la coutume géorgienne du Nouvel An — même si, structurellement, elle appartient à la famille des « pains porte-bonheur » (la Vasilopita grecque, le Tarehats arménien, le Basila géorgien). Ce qui la distingue, c’est la date printanière plutôt que le 1ᵉʳ janvier, l’attribution à des esprits protecteurs êzîdî et la symbolique agraire. Important : le Basila géorgien n’est pas la coutume êzîdî — les deux ne doivent pas être assimilés. (État de la documentation : confirmé, mais fondé sur la communauté via la presse êzîdî de langue kurde ; les sources académiques de référence ne mentionnent pas explicitement ce pain.)

2. La coloration des œufs pour Çarşema Sor (propre aux Êzîdî)

Pour Çarşema Sor (« Mercredi rouge », premier mercredi à partir du 14 avril grég.), on colore des œufs durs : en rouge (sang/vie), en blanc (pureté), en vert (nature), en jaune (soleil). Ils sont déposés aux fenêtres et sur les seuils des portes comme symbole de protection et de renouveau ; les enfants jouent au hekkane (choc des œufs). L’œuf coloré symbolise la Création : selon la cosmogonie êzîdî, Xwedê créa le monde à partir d’une perle (Dur) qui se brisa — l’œuf représente cette « perle devenue œuf ». Le motif est apparenté à la coloration orthodoxe des œufs de Pâques (motif commun de printemps/renouveau) ; une influence réciproque en Géorgie/Arménie est plausible, mais non documentée comme une adoption. Constat régional : les Êzîdî d’Arménie ne coloraient historiquement pas les œufs (il n’y avait pas de sanctuaires sur place) — la coutume est avant tout irakienne (Lalîş/Şêxan) et n’a été adoptée en Arménie qu’après la construction du temple.

3. La cuisine de fête géorgienne : une pratique de diaspora vécue

Dans les familles êzîdî de Géorgie, on sert souvent au passage de l’année de la cuisine de fête géorgienne — au premier rang le Satsivi (საცივი, volaille servie froide dans une épaisse sauce aux noix et à l’ail, un plat classique du Nouvel An géorgien) et les Khinkali (ხინკალი, grandes bourses de pâte farcies). D’autres plats de fête géorgiens typiques sont le Gozinaki (noix caramélisées au miel — le symbole géorgien du Nouvel An pour une « année douce »), le Churchkhela et le Khachapuri (pain au fromage).

Mise en contexte : le Satsivi et les Khinkali sont des plats géorgiens ; que des Êzîdî de Géorgie les mangent lors des fêtes se comprend bien comme une pratique de diaspora vécue (à travers la culture commune de la supra et du voisinage) — ils relèvent toutefois plus vraisemblablement du Nouvel An bourgeois géorgien (1ᵉʳ janvier), et non du Nouvel An religieux êzîdî Çarşema Sor, qui a ses propres plats rituels : les œufs colorés et le pain de fête Sawuk (à l’huile et au sésame, distribué aux pauvres et porté sur les tombes). Un lien ethnographiquement documenté entre le Satsivi/les Khinkali et le Nouvel An êzîdî n’existe pas (en l’état de la recherche) ; il doit être compris comme une pratique familiale de diaspora, et non comme une coutume religieuse.

Attestations et lacunes de la recherche

  • Attesté : le foulard dans le temple de Tbilissi comme adaptation orthodoxe ; l’existence du Kuloçê serê salê (plusieurs sources êzîdî indépendantes) ; la coloration des œufs comme coutume êzîdî de Çarşema Sor ; la modernité culturelle soviétique-caucasienne (Rya Taze, alphabets kurdes).
  • Lacune de la recherche (expressément signalée) : l’adoption de la cuisine géorgienne du Nouvel An (Satsivi, Khinkali, Gozinaki, Churchkhela) par les Êzîdî n’est pas documentée sur le plan ethnographique (pratique de diaspora vécue) ; l’influence réciproque en matière de coloration des œufs est plausible, mais non attestée ; l’étendue de la diffusion et les variantes du Kuloçê serê salê sont attestées par la communauté, mais ethnographiquement peu étayées.

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