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La généalogie sacrée des Êzîdî: castes, saints et fonctions
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La société êzîdî est bâtie sur un principe d’organisation héréditaire et religieusement fondé: trois castes endogames, trois lignées de Şêx et une série de fonctions spirituelles qui se rattachent généalogiquement aux saints ancêtres fondateurs. Cet article explique cette structure, les principales figures saintes et les fonctions, en s’appuyant tout du long sur des références académiques. Les noms propres apparaissent dans leur graphie latine êzdîkî/kurmancî.
Sommaire
- Aperçu: castes et principe d’organisation
- Les Heft Sirran, les Sept Êtres Sacrés
- Les figures clés de l’histoire du salut
- Les trois lignées de Şêx: Şemsanî, Adanî, Qatanî
- La caste des Pîr
- Les fonctions spirituelles et temporelles
- La dynastie des Mîr
- Mythe et histoire: quelle est la fiabilité des arbres généalogiques ?
- Sources
1. Aperçu: castes et principe d’organisation

Lalîş (Şêxan, nord de l’Irak): le sanctuaire principal et le point d’ancrage généalogique de toutes les lignées êzîdî. C’est là que sont rassemblés les sanctuaires des saints ancêtres fondateurs. · Photo: Ger Al Hamud Ser bahger · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons
La société êzîdî se divise en trois castes héréditaires, strictement endogames. L’appartenance se transmet par les deux parents et ne peut être modifiée du vivant d’un individu (Kreyenbroek 1995; Encyclopaedia Iranica, « Yazidis i. General »):
| Caste | Caractère | Mission |
|---|---|---|
| Şêx (cheikh) | sacerdotale, répartie en trois lignées (Şemsanî, Adanî, Qatanî) | enseignement religieux, direction des rites, administration des sanctuaires et des plus hautes fonctions |
| Pîr (ancien/sage) | sacerdotale, répartie en de nombreuses lignées | accompagnement spirituel, rites des fêtes, certaines fonctions spirituelles particulières, subordonnée politiquement aux Şêx |
| Mirîd (Murîd, « disciple ») | laïque | la grande majorité des Êzîdî; chaque Mirîd est généalogiquement rattaché de façon fixe à un Şêx et à un Pîr |
Endogamie et tabou du mariage. Les mariages entre les trois castes sont interdits et considérés religieusement comme un « inceste spirituel », parce que les liens sont compris comme une parenté spirituelle (Iranica; Omarkhali 2017). Les trois lignées de Şêx ne peuvent pas non plus se marier entre elles. Une transgression peut entraîner l’exclusion de la communauté.
Les cinq relations fixes. Chaque Êzîdî s’inscrit dans un réseau de relations spirituelles héréditaires qui imbriquent les castes les unes dans les autres: un Şêx propre, un Pîr propre, un Mêrebî (mentor spirituel), un Hosta (maître) et un Birayê/Xwişka Axretê (frère ou sœur de l’au-delà). Ces liens sont hérités et en principe indissolubles (ezidi-heritage.org; Kreyenbroek 1995).
Comment se répartissent les plus hautes fonctions ? Chacune des trois lignées de Şêx fournit une instance suprême: les Qatanî le Mîr temporel, les Şemsanî le Babê Şêx (chef spirituel), les Adanî le Pêşîmam (autorité en matière de rites et de mariage). Cette répartition est développée à la section 6 (Iranica; yazidiculturalheritage.com).
2. Les Heft Sirran: les Sept Êtres Sacrés

Tawûsî Melek, chef des Heft Sirran, dans The Nestorians and their Rituals (1852) de George Percy Badger. · Domaine public · Wikimedia Commons
Le fondement théologique de toute la généalogie sacrée, ce sont les Heft Sirran (« Sept Mystères », aussi Heft Melek « Sept Anges »). Selon la doctrine êzîdî, Xwedê (Dieu) créa avant le monde sept êtres sacrés à partir de sa propre lumière et leur confia la conduite de la création; à leur tête se tient Tawûsî Melek, l’Ange-Paon (Kreyenbroek 1995, p. 47–92; Kreyenbroek/Rashow 2005).
Décisive pour la compréhension des arbres généalogiques est la doctrine du kiras guhorîn (« changement de chemise »): les Sept se rendent visibles à maintes reprises au fil de l’histoire dans des saints terrestres, en lesquels on les comprend comme présents ou incarnés, de préférence dans l’entourage des familles saintes (Kreyenbroek 1995; Yazidism, Wikipédia). De ce fait, les ancêtres fondateurs historiques sont en même temps des figures angéliques: Şêx Adî est considéré comme la manifestation terrestre de Tawûsî Melek, Şêx Hesen comme celle de Melik Şêxsin.
| Être sacré | Sphère / fonction | Lien avec la généalogie |
|---|---|---|
| Tawûsî Melek | chef des Sept; lieutenant de Dieu, médiateur entre Dieu et l’homme; « Bavê Pîran » (père des Pîr) | apparaît sur terre en Şêx Adî |
| Şêx Şems | maître du Soleil, de la Lumière et du Feu | patron de la lignée Şemsanî; fils d’Êzdîna Mîr |
| Şêx Fexredîn | maître de la Lune; scribe des hymnes sacrés; protection de la famille et du foyer | fils d’Êzdîna Mîr; de sa lignée est issu le Babê Şêx |
| Şêx Sicadîn | accompagnateur des âmes vers l’au-delà (psychopompe) | fils d’Êzdîna Mîr |
| Şêx Nasirdîn | ange de la mort et du renouvellement | fils d’Êzdîna Mîr |
| Melik Şêxsin (= Şêx Hesen) | maître de l’écriture et du savoir | patriarche de la lignée Adanî |
| Şêxûbekir (Şêx Obekr) | l’un des Sept Êtres | patriarche de la lignée Qatanî |
Convention. Les Êzîdî ne nomment souvent pas Tawûsî Melek directement par son nom, mais le désignent par périphrase comme Padîşah ou Melek. Tawûsî Melek ne doit pas être confondu avec [l’Innommé], cette assimilation par des personnes extérieures est une méprise qui a historiquement contribué à la persécution des Êzîdî. Sur les mystères intérieurs des Sept (le Heft Sirr au sens étroit et ésotérique) règne un devoir de silence tabou; cet article ne rapporte que ce qui est traité ouvertement dans la recherche publiée.
Les trois figures centrales du salut, Tawûsî Melek, Şêx Adî et Sultan Êzî: sont parfois décrites dans la recherche comme trois aspects du Dieu unique, dont les identités se fondent les unes dans les autres (Rodziewicz 2014/2016; Yazidism, Wikipédia).
3. Les figures clés de l’histoire du salut
3.1 Şêx Adî ibn Musafir (vers 1075–1162)
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Sommet conique du sanctuaire de Şêx Adî à Lalîş. · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons
Şêx Adî (Şîxadî) est la figure historique centrale. Il naquit vers 1075 dans la vallée de la Bekaa (Liban), était issu du clan omeyyade et était un soufi sunnite de l’école chaféite. À Bagdad, il étudia dans l’entourage de mystiques importants (entre autres ʿAbd al-Qādir al-Jīlānī, fondateur de la Qādiriyya); vers 1115, il se retira dans la vallée reculée de Lalîş et y fonda l’ordre soufi des Adawiyya. Il mourut en 1162 à Lalîş, où son tombeau demeure aujourd’hui encore le sanctuaire le plus important des Êzîdî (Wikipédia, « Adi ibn Musafir »; Açıkyıldız 2010, chap. 2; Kreyenbroek 1995, p. 27–44).
Important pour la compréhension historique: les écrits qui lui sont attribués de manière fiable sont strictement islamiques et ne contiennent aucune théologie spécifiquement êzîdî (Kreyenbroek 1995, p. 30; Açıkyıldız 2010). Le Şêx Adî historique était un soufi orthodoxe. La religion êzîdî autonome ne se forma que plusieurs générations plus tard sous ses successeurs, par la fusion de l’Adawiyya avec la religion plus ancienne et préislamique de la région (Kreyenbroek 1995, chap. 2; Spät 2005). Pour les Êzîdî, Şêx Adî est considéré comme la manifestation terrestre de Tawûsî Melek.
Les « livres sacrés ». Les textes connus sous les titres Kitab al-Jilwa et Mishefa Reş sont considérés dans la recherche, pour l’essentiel, comme des compilations tardives, en partie nées au XIXe siècle, et non comme des écrits de révélation originels (Kreyenbroek 1995, p. 10–15; Iranica). La tradition religieuse authentique des Êzîdî est orale: les Qewl (hymnes), qui sont chantés par les Qewwal et qui ne sont systématiquement mis par écrit que depuis les années 1970 (Omarkhali 2017).
3.2 Êzdîna Mîr: patriarche des Şemsanî
Êzdîna Mîr est considéré comme le dernier souverain êzîdî avant l’arrivée de Şêx Adî (début du XIe siècle) et comme l’ancêtre fondateur de la lignée Şemsanî. Ses quatre fils, Şêx Şems, Fexredîn, Sicadîn et Nasirdîn: devinrent en même temps quatre des Heft Sirran (Açıkyıldız 2010, p. 79; yazidiculturalheritage.com; ezidi-heritage.org). À lui se rattache la strate plus ancienne, kurdo-iranienne, de la tradition, tandis que Şêx Adî apporta le courant arabo-soufi; la synthèse des deux donne la religion êzîdî (Kreyenbroek 1995).
3.3 Şêx Hesen / Melik Şêxsin (1195–1254): patriarche des Adanî
Şêx Hesen (théologiquement Melik Şêxsin) était un petit-neveu de Şêx Adî (par l’intermédiaire de son neveu et successeur Sakhr Abu l-Barakat et de Şêx Adî II). Il est considéré comme le « maître de la plume », protecteur de l’écriture et du savoir; de lui dérive la lignée Adanî, qui était traditionnellement le seul groupe êzîdî à cultiver la lecture et l’écriture. En 1254, il fut exécuté sur ordre de l’atabeg de Mossoul, Badr al-Dīn Luʾluʾ, avec environ 200 partisans, le début de l’histoire documentée des persécutions (Wikipédia, « Sheikh Hasan ibn Sheikh Adi II »; Kreyenbroek 1995, p. 30; Açıkyıldız 2010). Lui aussi est une double figure: personne historique et manifestation terrestre de l’ange Melik Şêxsin.
3.4 Şerfedîn (mort en 1257/58)
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Sanctuaire de Şerfedîn dans les monts Şingal près de Sinune (Sinjar). Gravement endommagé entre 2014 et 2017 par le génocide commis par Daesh, en cours de reconstruction depuis 2019. · Photo: Levi Clancy · CC0 · Wikimedia Commons
Şerfedîn, le fils de Şêx Hesen, réorganisa le mouvement après la catastrophe de 1254. Il tomba en 1257/58 pendant l’invasion mongole. Dans la tradition, il est considéré comme la « personnification de la religion êzîdî »; de sa lignée est encore aujourd’hui pourvue la fonction de Pêşîmamê Babê Şêx (Wikipédia, « Yazidis », « Sheikh Hasan… »; Kreyenbroek 1995, p. 30–34; Açıkyıldız 2010).
3.5 Sultan Êzî / Êzîdê Sor: figure du salut et débat savant
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Entrée de la cour du temple principal de Lalîş. · Photo: Levi Clancy · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons
Sultan Êzî (aussi Êzîdê Sor, « le rouge Êzî ») est l’une des figures centrales du salut et a donné son nom aux Êzîdî. Sur son origine existe un débat savant bien connu:
- Lecture historique: Êzî remonterait au calife omeyyade Yazīd Ier (règne 680–683); la lignée d’Adî aurait apporté avec elle sa vénération (ainsi l’ancienne recherche occidentale; Kreyenbroek 1995, p. 28).
- Lecture théologique: Êzî dériverait du vieil-iranien yazata (« être digne de vénération »); Sultan Êzî serait un ange divin autonome, sans rapport historique avec Yazīd (ainsi la conscience de soi actuelle de nombreux Êzîdî).
- Synthèse: une strate yazata plus ancienne et préislamique fut ensuite recouverte par le rapport à Yazīd; aujourd’hui prédominent les fonctions vieil-iraniennes et théologiques (Açıkyıldız 2010; Rodziewicz 2016; Asatrian/Arakelova 2014).
Dans la triade décrite par Rodziewicz, Sultan Êzî forme, avec Tawûsî Melek et Şêx Adî, les trois aspects du Dieu unique. Sa fête est la Cêjna Êzî (fête d’hiver); son sanctuaire se trouve à Lalîş.
4. Les trois lignées de Şêx: Şemsanî, Adanî, Qatanî
La caste des Şêx se divise en trois lignées qui ne se marient pas entre elles et qui portent chacune un ancêtre fondateur et une fonction suprême (yazidiculturalheritage.com; Iranica; Wikipédia, « Yazidi social organization »):
| Lignée | Ancêtre fondateur | Origine (tradition) | Pourvoit la fonction | Rôle historique |
|---|---|---|---|---|
| Şemsanî | Êzdîna Mîr (par ses 4 fils) | kurde | Babê Şêx (par la famille Fexredîn) | strate la plus ancienne, pré-adienne |
| Adanî | Şêx Hesen / Melik Şêxsin | arabe | Pêşîmam | strate savante, lettrée |
| Qatanî | Şêxûbekir (parent de Şêx Adî) | arabe | Mîr | lignée de direction temporelle |
Une subtilité des sources. Certaines sources (yazidiculturalheritage.com, Iranica) disent de façon raccourcie que les Qatanî descendraient « de Şêx Adî ». Mais comme Şêx Adî mourut sans enfant, la formulation plus exacte est: les Qatanî se rattachent à Şêxûbekir, considéré comme parent ou compagnon de Şêx Adî (ezidi-heritage.org; Açıkyıldız 2010). Par la suite, via la lignée Pismîr, c’est des Qatanî qu’est issue la dynastie temporelle des Mîr (voir la section 7).
Les quatre fils d’Êzdîna Mîr (Şemsanî). De Şêx Şems est issue la lignée Şemsedîn, de Fexredîn la lignée Fexredîn, dont est choisi le Babê Şêx. Sicadîn et Nasirdîn sont surtout vénérés théologiquement comme des anges.
Saintes féminines des Şêx. La tradition connaît aussi d’importantes saintes: au premier rang Xatûna Fexra (fille de Fexredîn), patronne de la naissance et de la grossesse et l’un des plus importants lieux de culte féminins, ainsi que Sitt Nefîse (guérison) et plusieurs filles de Şêx Şems.
5. La caste des Pîr
Le terme Pîr (« ancien, sage ») désigne la deuxième caste sacerdotale aux côtés des Şêx. La tradition compte de manière idéale quarante lignées principales (« Çelî Pîr »); historiquement, ce sont toutefois bien plus de sous-lignées qui sont documentées (ezidi-heritage.org; yazidiculturalheritage.com). À chaque famille de Mirîd est rattaché exactement un Pîr, de façon héréditaire et indissoluble.
Missions des Pîr. Accompagnement spirituel des familles de Mirîd qui leur sont rattachées, participation aux fêtes et aux rites de passage, visites annuelles pour la bénédiction (avec du pain et du sel) et pour recevoir la redevance religieuse; vis-à-vis des Şêx, ils ont une position politique moindre (Iranica; ezidi-heritage.org).
Tabou du mariage des Pîr. Les Pîr ne peuvent pas se marier dans: les lignées de leurs propres Mirîd, la lignée de leur propre Pîr/mentor, ainsi que les lignées qui leur sont spirituellement subordonnées (ezidi-heritage.org; Kreyenbroek 1995).
Lignées de Pîr importantes (sélection, avec des fonctions bien documentées):
| Lignée de Pîr | Sphère / fonction |
|---|---|
| Pîr Hesen Meman | le plus élevé des Pîr, « Pîr des quarante Pîr »; compagnon proche de Şêx Adî |
| Pîr Mehmed Reşan (Mem Reşan) | « maître de la pluie »; patron de la récolte et de l’agriculture; sanctuaires sur le Sinjar et à Lalîş |
| Pîr Sînî Bahrî | « maître de la mer »; à sa lignée est lié le document Mişûr (604 AH / 1207–08), l’un des plus anciens textes êzîdî datés (Iranian Studies 53, 2019) |
| Pîr Omerxala | patriarche des Mêrebî (les mentors spirituels) |
| Pîr Mehmedê Reben | lignée de l’administration de Lalîş; d’elle est issu le Baba Çawîş |
6. Les fonctions spirituelles et temporelles
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Complexe funéraire de Şêx Adî à Lalîş (1981). · CC BY 3.0 · Wikimedia Commons
La constitution religieuse des Êzîdî répartit les fonctions suprêmes de façon généalogique entre les trois lignées de Şêx et les complète par des fonctions de service, qui sont aussi pourvues à partir de la caste des Pîr ou des Mirîd (Iranica; yazidiculturalheritage.com; Wikipédia, « Yazidi social organization »):
| Fonction | Lignée / origine | Rôle |
|---|---|---|
| Mîr (Mîrê Êzîdxanê) | Qatanî | chef temporel et représentatif; nomme le Babê Şêx; représente la communauté à l’extérieur; dirige le Conseil spirituel |
| Babê Şêx | Şemsanî (famille Fexredîn) | chef spirituel; présent à tous les grands rites; plus haute autorité purement religieuse |
| Pêşîmam | Adanî (descendant de Şêx Hesen) | autorité en matière de droit du mariage et des cérémonies; conclut les mariages et règle le douaire |
| Baba Çawîş | lignée du Pîr Mehmedê Reben | gardien et administrateur du sanctuaire de Lalîş |
| Qewwal | tribus Mirîd (Dimilî et Tazhî), formés par des Şêx Adanî | chanteurs religieux; récitent les Qewl, portent la bannière (Sancak) de Tawûsî Melek lors des tournées et préservent ainsi la tradition orale |
| Feqîr | issus de plusieurs castes | ascètes qui consacrent leur vie à la foi; modèle de piété et d’abstinence |
| Koçek | serviteurs de Lalîş, sous l’autorité du Babê Şêx | « voyants » à qui est attribué un don de voyance; fonction de service auprès du sanctuaire |
Sources sur les fonctions: ezidi-heritage.org; yazidiculturalheritage.com; Iranica; Wikipédia, « Yazidi social organization » (état en 2026: le Babê Şêx en exercice est Şêx Alî Ilyas, depuis novembre 2020).
7. La dynastie des Mîr
Les Mîr sont, depuis le XVIe siècle, l’instance temporelle suprême des Êzîdî; ils appartiennent à la lignée Qatanî et sont considérés dans la tradition comme les successeurs légitimes de Şêx Adî. Généalogiquement, la lignée remonte par Şêx Mehmedê Batinî et la branche Pismîr (Wikipédia, « Sheikhan principality »; ezidi-heritage.org). Du XVIe au début du XVIIIe siècle, la principauté de Şêxan était administrée comme un district ottoman; les princes portaient souvent le surnom « Dasinî » (ancien nom de région et synonyme d’« Êzîdî »).
La dynastie est marquée de bout en bout par la persécution, seuls quelques Mîr moururent de mort naturelle (ÊzîdîPress). Étapes importantes:
| Mîr | Période | Remarque |
|---|---|---|
| Mîr Hussein Beg Dasinî | jusque vers les années 1530 | mis en place dans le sandjak de Mossoul en 1534; assassiné |
| Mir Ali Beg Ier « le Grand » | 1809–1833 | tué lors du massacre de Rawanduz (1832) |
| Mir Ali Beg II | 1899–1913 | marié à Mayan Khatun (1873–1956), régente de fait dans les années 1920–1930 |
| Mir Said Beg | 1913–1944 | assassiné en 1944 |
| Mir Tahsin Beg | 1944–2019 | plus long règne (75 ans); appela en 2014 le monde entier à l’aide contre le génocide commis par Daesh; mort en 2019 à Hanovre |
| Mir Hazim Tahsin Beg | depuis 2019 | Mîr en exercice (Qatanî); son élection par les autorités du GRK est contestée, dans certaines parties du Sinjar, un Mîr alternatif est reconnu |
Sources: Wikipédia, « Sheikhan principality », « Tahseen Said », « Hazim Tahsin Beg »; ÊzîdîPress, « The Last Mîr ». Mayan Khatun est considérée comme le seul cas documenté d’une direction féminine de fait et comme l’une des figures marquantes de l’histoire récente des Êzîdî.
8. Mythe et histoire
La généalogie sacrée des Êzîdî relie deux niveaux qu’il convient de distinguer:
- un niveau théologique, sur lequel les ancêtres fondateurs sont en même temps des anges des Heft Sirran (kiras guhorîn), et
- un niveau historique avec des personnes datables des XIe–XIIIe siècles (Şêx Adî, Şêx Hesen, Şerfedîn).
La recherche souligne que la tradition généalogique vit avant tout dans les Qewl: orale, chantée, façonnée théologiquement, et ne doit pas être lue comme une archive historique (Kreyenbroek 1995; Omarkhali 2017; Allison 2001). Ce sont précisément les générations antérieures et les liens de parenté précis qui sont en partie incertains; la tradition mêle par exemple Şêx Adî II à la figure angélique de Melik Şêxsin. Là où les sources divergent les unes des autres, comme pour l’origine des Qatanî, il ne s’agit pas d’une contradiction de la tradition, mais de l’expression de cette double nature du mythe et de l’histoire. La tradition orale demeure l’autorité véritable; un approfondissement fiable passe par les Qewwal et par les éditions critiques de textes de la recherche.
9. Sources
Principaux ouvrages scientifiques
- Kreyenbroek, Philip G.: Yezidism, Its Background, Observances and Textual Tradition. Lewiston: Edwin Mellen Press, 1995. (Ouvrage de référence sur la théologie, les Heft Sirran, Şêx Adî)
- Kreyenbroek, Philip G. & Rashow, Khalil J.: God and Sheikh Adi are Perfect, Sacred Poems and Religious Narratives from the Yezidi Tradition. Wiesbaden: Harrassowitz, 2005. (Édition des Qewl)
- Omarkhali, Khanna: The Yezidi Religious Textual Tradition: From Oral to Written. Wiesbaden: Harrassowitz, 2017. (Histoire des textes, Mişûr, structure clanique)
- Açıkyıldız, Birgül: The Yezidis: The History of a Community, Culture and Religion. Londres: I.B. Tauris, 2010. (Histoire culturelle, arbres généalogiques)
- Allison, Christine: The Yezidi Oral Tradition in Iraqi Kurdistan. Richmond: Curzon, 2001. (Tradition orale)
- Asatrian, Garnik & Arakelova, Victoria: The Religion of the Peacock Angel: The Yezidis and Their Spirit World. Erevan/Durham: Acumen, 2014.
- Spät, Eszter: The Yezidis. Londres: Saqi Books, 2005.
- Rodziewicz, Artur: « The Holy Trinity of the Yazidis… », dans Iran and the Caucasus (2014 et suiv.); ouvrage collectif Yazidism: Historical and Theological Roots, Harrassowitz 2019.
- Kreyenbroek, P. G. & Allison, C.: « YAZIDIS i. GENERAL », dans Encyclopaedia Iranica (en ligne). iranicaonline.org
- « A Yezidi Manuscript: Mišūr of Pîr Sīnī Bahrī / Pîr Sīnī Dārānī », dans Iranian Studies 53/1–2 (2019). tandfonline.com
Sources communautaires et en ligne
- Ezidi Heritage: « Ezidi Caste System: Şêx, Pîr & Mirîd ». ezidi-heritage.org
- Yazidi Cultural Heritage: « Society ». yazidiculturalheritage.com
- ÊzîdîPress: « The Last Mîr ». ezidipress.com
- Wikipédia: Yazidism · Tawûsî Melek · Adi ibn Musafir · Sheikh Hasan ibn Sheikh Adi II · Yazidi social organization · List of Yazidi holy figures · Sheikhan principality · Sultan Ezid
3. Cosmologie des Sept et la triade divine
La section 2 a présenté les Sept en tant que personnes. Mais ils sont en même temps un système cosmologique : un modèle de la manière dont Dieu fait advenir le monde, l’ordonne et demeure présent dans l’histoire. Cette section résume ce que la recherche publiée expose ouvertement à ce sujet.
3.1 La création à partir de la Perle (Dur)
Selon les Qewl, avant le monde n’existait que Xwedê (Dieu), qui créa à partir de sa propre lumière (Ronahî) une perle blanche (Dur, aussi Durr « perle ») et y demeura. De cette perle est issu le monde créé ; dans plusieurs hymnes, la perle repose sur les cornes d’un taureau qui se tient sur un poisson, une image que les Yézidis partagent avec des cosmologies proche-orientales antiques voisines (Kreyenbroek 1995 ; Yazidism, Wikipedia ; Tawûsî Melek, Wikipedia).
De l’essence divine que les Yézidis nomment Sur (aussi Sirr, « secret, mystère, essence ») procèdent les Sept en tant que premières émanations. Tawûsî Melek est ici compris comme l’être qui a un accès immédiat à la Sur de Dieu, parfois comme la première émanation de la Sur tout court (Rodziewicz 2018, Heft Sur). Dieu confie aux Sept « toutes les affaires du monde » ; ils ne sont donc pas Dieu lui-même, mais son agir dans la création, un modèle que la recherche décrit comme uniplural : un unique être suprême qui se manifeste sous sept figures distinctes mais reliées.
3.2 Les Sept comme triple manifestation : anges, planètes, saints
La particularité du système yézidi est que le même nombre sept apparaît à trois niveaux. Selon Rodziewicz, les sept anges sont en même temps les sept planètes de l’ancienne religion astrale et les sept saints patriarches de la généalogie terrestre, toutes manifestations de l’unique Sur :
| Niveau | Apparition des Sept |
|---|---|
| cosmique | les sept anges / Heft Sirran, à leur tête Tawûsî Melek |
| astral | les sept planètes des cultes astraux préislamiques de la région |
| terrestre-généalogique | les sept saints patriarches (Şêx Şems, Fexredîn, etc., voir section 2) |
C’est précisément ici qu’intervient la doctrine du kiras guhorîn (« changement de chemise », section 2) : les Sept « changent de chemise », c’est-à-dire qu’ils apparaissent au fil du temps dans des porteurs terrestres toujours nouveaux. Ainsi la généalogie sacrée n’est pas un simple arbre généalogique, mais la manifestation historique d’un plan cosmique éternel.
Trace harranienne. Rodziewicz fait remonter le motif des Sept Anges aux « Sabéens » de Harran de l’Antiquité tardive (un mélange de traditions platoniciennes et astrales locales). Après la destruction de leurs temples, les derniers représentants de ce groupe auraient pu migrer vers la région de Mardin et de Mossoul et se fondre dans la communauté yézidie qui s’y forma entre le XIIe et le XIVe siècle (Rodziewicz 2018). Il s’agit d’une hypothèse de recherche sur l’origine du motif, et non d’un article de foi des Yézidis.
3.3 La triade divine : Tawûsî Melek – Şêx Adî – Sultan Êzî
Elle a déjà été mentionnée au §2 (conclusion) et au §3.5 ; voici ici la doctrine de l’incarnation dans son ensemble. Le spécialiste polonais des sciences religieuses Artur Rodziewicz décrit une triade divine (qu’il nomme « Holy Trinity of the Yazidis »), dans laquelle trois figures sont comprises comme trois hypostases de l’unique Dieu (Rodziewicz 2014, Iran and the Caucasus ; Yazidism / Sultan Ezid, Wikipedia) :
- Tawûsî Melek, l’ange-paon, chef des Sept et lieutenant de Dieu ;
- Şêx Adî ibn Musafir, la deuxième hypostase, la figure historique du réformateur (voir §4.1) ;
- Sultan Êzî (Êzîdê Sor), la troisième hypostase et celle qui donne son nom aux Yézidis (voir §4.5).
Le cœur de la doctrine de l’incarnation : les identités de ces trois se fondent les unes dans les autres. Şêx Adî est considéré comme l’incarnation de Tawûsî Melek (et inversement Tawûsî Melek devient visible en Şêx Adî) ; il en va de même pour Sultan Êzî, qui peut lui aussi être identifié à Tawûsî Melek. Dans cette interprétation, Tawûsî Melek apparaît comme la première émanation de la Sur divine, qui s’est manifestée historiquement en Yazīd ibn Muʿāwiya (→ Sultan Êzî) et en Adi ibn Musafir (Rodziewicz 2014/2018). La triade n’est donc pas un polythéisme, mais la forme yézidie d’exprimer l’unique agir divin sous plusieurs visages, et le pendant généalogique de la doctrine cosmologique des Sept.
Mise en perspective. « Triade/Trinité » est un terme analytique de la recherche (Rodziewicz), et non un dogme officiel à la formulation fixée. Les Yézidis eux-mêmes transmettent ces liens dans les Qewl et sont soumis, pour les mystères intérieurs de la Sur, à une obligation de silence (section 2). Tawûsî Melek est et demeure le bon ange suprême de Dieu, jamais un diable.
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